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La crise a frappé. Et le bulletin de l'UIC est formel : l'année 2009 tourne au ralenti et les entreprises, en moyenne autour de 70 % de leur capacité contre 84 % en 2008. Pour résister, les chefs d'entreprises réduisent les investissements, de 23 % en valeur en 2009 dans l'industrie manufacturière selon l'enquête de l'Insee de juillet dernier. Ces contractions d'investissements mettent les pays industrialisés en difficulté : la compétitivité n'est plus la même face à un pays comme la Chine qui elle, continue à investir. Dans ce climat frileux, quels ont été les impacts sur la chimie et comment peut-elle rebondir ? Quels sont les rapports de force et quels sont ses principaux défis d'un point de vue industriel, scientifique et commercial ? Catherine Herrero, responsable des affaires économiques et statistiques de l'UIC, analyse, pour Rhodia Alliance, la situation de la chimie au sortir de la crise.
Catherine Herrero : La chimie est dans une phase ascendante actuellement. La reprise modérée, qui a un effet moteur sur l'économie au niveau mondial, a entraîné un rebond de la production chimique de 2,2 % au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent et qui se poursuit depuis. Elle repose sur différents facteurs tels que :
- les plans de relance des gouvernements aux Etats-Unis, en Asie et en Europe ont des effets très rapides, presque simultanés sur l'activité. On pense bien sûr au secteur automobile (plastiques, textiles, explosif de l'airbag, etc.) mais aussi à celui de la construction dont les effets sont moins immédiats mais interviennent à tous les niveaux (PVC, colles, revêtement, peinture, vernis, verres, additifs béton, etc.) ;
- la fin du déstockage qui entraîne une reprise de volume alliée à la reconstitution des stocks. Dans la chimie, la chaîne a été remise en route à la fin du deuxième trimestre 2009, notamment en France et en Allemagne ;
- la reprise de la demande en Asie renforcée par le plan de relance du gouvernement qui a soutenu la demande domestique comme celle des biens publics à l'heure où la consommation augmente au même rythme que le niveau de vie. Cette tendance se fait ressentir dans toute la zone Asie qui sollicite à ce titre les importations, sachant que leur premier fournisseur sont les Etats-Unis ;
- les baisses d'impôt et le soutien aux ménages dans des pays comme la France.
Selon vos données, la chimie repart au niveau français et européen de manière inégale avec une augmentation de la production de + 15,4 % dans la chimie minérale et + 9,5 % pour la chimie organique dès le deuxième trimestre... à l'exception des "spécialités" qui demeurent en recul (- 2,9 %). Comment expliquer ce phénomène ?
Catherine Herrero : La crise n'a pas eu les mêmes effets pour tous les secteurs de la chimie. Par exemple, pour les produits de base comme l'éthylène ou le propylène, de nombreuses commandes ont été annulées en amont de la chaîne de production. De cette façon, l'effet de la crise sur les spécialités s'est fait sentir avec un certain décalage, en particulier au deuxième trimestre. A présent on assiste à l'arrêt de la récession, mais le niveau reste faible. Toutes les entreprises ne sont pas égales face à la crise. Les petites entreprises de ce secteur ont dû puiser dans leurs fonds propres pour tenir.
En France, les plans de soutien ont consisté aussi à entretenir cette confiance auprès des banques et des médiateurs de crédit. Ce secteur est aussi très exposé à la concurrence internationale où il faut notamment prendre en compte le taux de change, compte tenu d'un euro élevé.
Qu'est-ce qui contribue selon vous à cette dynamique et peut-on imaginer que ce rebond de la chimie en général entraîne à terme les "spécialités" avec elle ?
Catherine Herrero : Oui, tout à fait. La chimie dite de spécialités fabrique les matières premières qui entrent dans la fabrication d'un nombre important de produits et de matières diverses qui alimentent de nombreux secteurs. La Chine n'est pas autosuffisante, elle est donc contrainte d'importer. La forte demande en Asie, et particulièrement en Chine, entraîne de toute façon à terme des productions européennes. D'ailleurs, les progressions d'activité enregistrées par le secteur en Allemagne et en France ont tiré la chimie européenne.
En parallèle, les spécialités bénéficient de départements R&D européens innovants qui vont dans le sens des réglementations liées à l'environnement, source d'innovation et de forte valeur ajoutée. Ainsi, pour de nombreuses applications, les spécialités européennes sont bien placées malgré la poussée des pays émergents. Et tout l'enjeu est de conserver cette longueur d'avance.
Si l'interdépendance du secteur chimique est naturellement très forte, quels sont les marchés mondiaux qui résistent le mieux et tirent la chimie vers le haut ?
Catherine Herrero : Nous le savons, la chimie est une chaîne complète où tout est lié. Actuellement, nous assistons à des restructurations : les entreprises les plus fragiles disparaissent ou sont absorbées par de plus dynamiques. Dans ce marasme ambiant, les industries chimiques semblent repartir sur de nouvelles fondations, portées par des valeurs nouvelles et fortes. Si celles qui résistent le plus sont les entreprises liées au secteur médical (fabrication de gaz) et à la pharmacie - moins exposées aux fluctuations de la consommation - les secteurs comme les énergies nouvelles (capteurs solaires, etc.) ont le vent en poupe. Par extension, les domaines de l'agro-alimentaire, dans le cadre d'une agriculture raisonnée en Europe, et de l'environnement (traitement des eaux, déchets, etc.) sont aussi porteurs. D'ailleurs, les projets liés au développement durable voient leurs investissements maintenus.
Quelles sont les principales industries dont la bonne santé peut tirer les spécialités vers la hausse ?
Catherine Herrero : Je dirais une fois de plus la pharmacie, à laquelle j'ajouterais l'électronique. Nous avons vu que les branches de production de savons et de parfums, qui ne sont pas des produits de première nécessité, ont enregistré une nouvelle contraction de leur volume au deuxième trimestre. Cependant, le parfum français bénéficie par exemple d'une image très haut de gamme dans le monde entier et à ce titre s'exporte beaucoup. Ce domaine d'activités a besoin de spécialités : solvants, huiles essentielles à haute valeur ajoutée. A cet effet, il fait partie des industries qui sont à même de tirer les spécialités vers le haut.
Dans quelles zones éco-géographiques ce rebond est-il le plus net ?
Catherine Herrero : Tout vient de l'Asie où la demande est dominante et profite à l'ensemble de manière locale comme en matière d'exportation. L'enjeu pour tous est de répondre à la croissance des pays tels que la Chine, l'Inde et la Corée principalement.
Par ailleurs, l'Europe doit veiller à la concurrence des pays du Moyen Orient qui ont accès au pétrole et à des procédés de fabrication différents des nôtres car leurs produits vont arriver sur le marché. La concurrence se situera notamment sur la fabrication de polyéthylène et de propylène. Le challenge sera alors pour l'Europe, qui a un avantage en termes de productivité, de résister.
Sachant que de nombreuses entreprises chimiques tirent parfois déjà jusqu'à 50 % de leur CA dans les pays émergents à fort potentiel (Rhodia = 43 %), peut-on s'attendre à une part encore plus importante dans les années à venir ?
Catherine Herrero : Oui, ce phénomène va s'accentuer. En France et en Europe tout a été fait. Il n'y a plus d'expansion possible, c'est dans ces pays que tout va se jouer. Avec de nouveaux défis : outre la disparition des matières premières, va se poser la question de leur coût et de leur accès. Il faudra alors trouver de nouvelles sources d'approvisionnement ou se diversifier.
A ce propos, avec, à terme, la disparition du pétrole et en parallèle l'importance du développement durable et des produits de substitution, que représente cette nouvelle donne pour la chimie et que modifie-t-elle ?
Catherine Herrero : Pour répondre à cette échéance, nous aurons bien entendu des ressources végétales telles que le maïs ou le blé qui sont utilisés de plus en plus dans la chimie. Un acteur comme Rhodia a recours à ces matières premières végétales depuis un certain temps qui sont intégrées à ses produits et matières spécifiques. L'enjeu se situe par conséquent dans le rapport économique et technologique afin d'obtenir, pour ces nouvelles
solutions, des coûts compétitifs.
En parallèle, face à l'importance de la prise de conscience de nos sociétés en faveur du développement durable, la chimie a un rôle déterminant à jouer. A ce titre, il faut prendre en compte les nouvelles réglementations qui se mettent en place. Le Japon et la Chine observent ces nouvelles règles, comme Reach, et se mettent peu à peu au même degré d'exigence car nous sommes leurs clients.
Cette évolution irréversible représente-t-elle alors un frein ou au contraire de nouveaux défis et marchés pour la chimie ?
Catherine Herrero : Les nouvelles voies qui s'ouvrent stimulent fortement la recherche. Cette évolution n'est pas un frein, bien au contraire. C'est une situation paradoxale : pointée du doigt et accusée de tous les maux, la chimie est aussi celle qui détient les solutions.
Les missions sont nombreuses : réduire les émissions de CO2, optimiser le cycle de vie des matières, développer les matières premières renouvelables.
La chimie est la clé pour trouver, comme Rhodia, de nouveaux produits tels que les catalyseurs pour l'automobile à même de retenir les particules ou encore des matières plus légères et totalement recyclables que l'on réinjecte dans les circuits de production. Les ressources végétales sont importantes mais en la matière, tout n'est pas substituable.
La chimie doit montrer son pouvoir de création. On parle de chimie du végétal et Rhodia, parmi les grands Groupes, est très impliqué en termes de R&D. C'est une condition sine qua non où leur image est en jeu. Un challenge, mais également leur moteur et leur force. Le salut de la chimie réside dans cette capacité à créer et à investir dans des procédés en forte croissance et des domaines les plus divers et les plus surprenants.
Par exemple ?...
Catherine Herrero : La biotechnologie, la nanotechnologie. On parle de particules à l'échelle du nano pour libérer les principes actifs des médicaments et des produits cosmétiques. Dans cette optique, il faut inventer des procédés de fabrication totalement innovants. Ces grands enjeux prennent leur source dans le développement durable et la nouvelle zone de croissance Asie où de nouveaux marchés mais aussi de nouveaux concurrents apparaissent. Aussi faut-il soutenir la chimie et ne pas la pénaliser avec des réglementations trop pesantes. Rappelons que ce sont à 80 % des PME qui sont exposées à ces règlements. Les autorités ont aussi un rôle important à jouer à ce niveau.
Propos recueillis par Béatrice Bruno
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